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Rien à ma connaissance contre la vérité, bien loin de me servir comme ont fait plusieurs historiens dans leurs ouvrages de certains détours amplifiés pour servir d'ornements et s'attirer les applaudissements de quelques personnes infatuées de la fable.
Je commencerai donc mon récit par Paris que j'ai quitté le 19 février 1729, jour que j'ai commencé ma route. Ma première relâche fut à Palaiseau et de là à Bonnelles où je couchais. Cette première journée me sembla très rude par la fatigue du cheval et par un nombre infini de pensées et de regrets d'avoir quitté une famille qui ne m'avit jamais témoigné que des marques de bonté; Joint à quelques amis que je quittais, toutes ces choses réunies ensemble causèrent en moi un tel bouleversement que j'en perdis le repos et l'appétit. Néanmoins la nuit s'étant passée, il fallut remonter à cheval ce qui fut un autre chagrin car plus je m'éloignais, plus je me trouvais accablé; Lorsque je fus arrivé au Gué de Longroi qui était la seconde dînée, je ne me sentis point avoir plus de faim qu'à l'ordinaire, au contraire, j'allais de pis en pis; Lorsque deux messieurs avec lesquels j'étais sorti de Paris, me voyant dans cet état, firent ce qu'ils purent pour m'encourager; M'étant examiné sérieusement et ayant vu que si je continuais dans ma tristesse, bien loin de terminer mon voyage, je courais grand risque de ne pas seulement aller jusqu'au quai, ainsi dès lors, je commençais à changer
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de sentiments, en effaçant pour quelque temps le souvenir de mes parents et amis, ce qui ne fut pas une petite entreprise et de laquelle je ne serai jamais venu à bout, si je ne me fus servi une liqueur bachique; ce fut pour moi un expédient tout charmant, car lorsque j'en eus pris une certaine dose, j'oubliais mon sentiment, mes parents et mes amis et même jusqu'à, moi; après que j'eusse reposé quelques heures, nous remontâmes à cheval pour aller gagner le gîte qui était à Chartres. Mais avant d'y arriver, l'empressement que j'avais de m'éloigner d'un endroit où je croyais avoir laissé tout mon chagrin me fit pousser mon cheval avec une telle violence qu'un de ses pieds de devant venant à manquer me fit sauter par dessus sa tête, harnaché à peu près comme Don Quichotte excepté qu'au lieu de lance, j'avais un fusil à la main appuyé sur l'arçon de ma selle et mon cor de chasse autour de moi qui furent l'un et l'autre assez maltraités, car du coup, mon fusil fut rompu en deux; Voici comment je quittais la Beauce. J'arrivais à Chartres, cette ville est située sur une éminence dont les approches sont très mauvaises, principalement l'hiver. Il faut descendre par d'épouvantables chemins et ensuite remonter avant d'y entrer; Les rues sont assez mal pavées et fort étroites, outre cela elles sont la plupart très rapides; Etant donc arrivé du côté du moulin, la première personne qui s'offrit à mes yeux fut Mademoiselle Jutot. Je ressentis à l'instant une certaine joie, mais qui fut bientôt dissipée par le souvenir du temps que j'avais passé avec elle si agréablement à Meudon.
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D'abord, elle m'invita à venir souper où elle me reçut parfaitement. J'étais charmé de l'avoir vue, mais ce plaisir me coûta cher puisqu'il me replongea dans mes premiers chagrins et principalement, lorsqu'il fallut nous séparer. Comme il fallait que je remonte à cheval le lendemain de grand matin, je lui fis mes adieux de la manière la plus tendre qu'il me fut possible et je la quittais sur les minuits où de là, je m'en fus rejoindre mes camarades de voyage. Je me mis au lit, mais il me fut bien impossible d'y prendre le moindre repos, ayant l'esprit aussi embarassé que ci-devant; Sitôt le jour venu, nous continuâmes notre route et fûmes dîner à Champeron et de là coucher à Nogent le Rotrou qui est dans le Perche. Le lendemain, nous fûmes dîner à la Ferté Bernard et de là, souper à Saint Mars. Ce sont des petits villages dont ce dernier est fort joli. A l'hôtellerie où nous mîmes pied à terre, nous trouvâmes une grosse dondon de fort bonne mine qui nous conduisit dans une chambre où elle ne nous laissa manquer de rien et eut un soin très grand de moi. C'était la fille du logis. Je reçus avec plaisir ses attentions et lui en témoignais ma reconnaissance. En attendant le souper, comme cette maison était située au bord d'un beau bois de haute futaie où il y avait de très belles avenues, je fus avec mon cor m'y promener. J'y trouvais des ecchos magnifiques qui me procurèrent beaucoup plus de plaisirs que je devais en attendre, car je ne fus pas longtemps sans compagnie. Comme je n'étais pas beaucoup éloigné du
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château de Monsieur de Saint Mars, je vis venir à moi deux demoiselles. Je ne demeurais pas longtemps sans leur parler et aussi sans apprendre qui elles étaient. En les abordant, je fus ravi de leur beauté et je me trouvais au milieu d'elles comme un fer entre deux aimants, ne sachant laquelle des deux avait le plus de mérite. Cependant, Mademoiselle de Saint Mars quoi qu'avec un air fort négligé, me laissa voir à travers une coiffe à moitié abattue les plus beaux yeux et la plus belle bouche que jamais la nature ait formé sous les cieux de plus beau et de plus parfait. Charmé de mon heureuse rencontre, je commençai déjà à sentir l'effet de tant de charmes en mon cœur et même lui en avais déjà témoigné le regret et la peine que leur absence allait me causer quand je vis venir à nous un jeune homme assez bien fait, mais avec tant de ressemblance entre lui et mademoiselle sa sœur que j'aurais juré, si elle se fut retirée, qu'elle s'était déguisée en garçon. Il me pria, de la part de Monsieur son Père, d'entrer dans le château, qu'il souhaitait me voir; quoi que je ne fusse point avec la propreté que j'aurais souhaité, mais seulement en cavalier qui venait de mettre pied à terre et même encore avec mes bottes. Je ne laissais point que d'avoir l'honneur de donner la main à Mademoiselle de Saint Mars qui l'accepta avec une bonté et une naïveté toute charmante et vis que cela ne lui faisait point de peine. Qu'au contraire, elle recevait ce que j'avais l'honneur de lui conter avec plaisir; Lors donc je fus à la porte de l'appartement, j'entrais et je fis mes excuses à Monsieur et Mademoiselle de Saint Mars de ce que j'avais osé paraître devant eux en bottes et en l'état où j'étais; Ils me
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firent mille gracieusetés et m'ordonnèrent de me mettre à mon aise. Après m'avoir questionné de Paris et où j'allais, ils me firent l'honneur de me prier à souper avec eux, ce que je n'aurais refuser, attendu l'honneur qu'ils me faisaient. Nous nous mîmes à table où l'on servit, non pas comme à la campagne, mais avec toute la manière parisienne, c'est-à-dire très proprement. Après le souper, Monsieur me pria de donner du cor, ce que je fis assez bien, quoi qu'après avoir bien mangé, les échos étaient charmants dans ce bois. Tout ce qui me manquait, c'était l'occasion d'y pouvoir entretenir, comme j'avais fait auparavant mademoiselle sa fille, mais d'un autre côté, mes yeux me donnèrent la satisfaction de lui faire comprendre l'embarras où j'étais. Comme il se faisait déjà tard, je voulus prendre congé d'eux et les remercier de l'honneur qu'ils avaient bien voulu me faire, mais il me fut impossible. Ils me firent rentrer pour boire quelques liqueurs et Monsieur de St Mars me dit qu'il avait affaire au quai Saillard de grand matin, qu'il m'y mènerait et que nous y serions avant le messager, qu'il allait dire à un de ses domestiques d'aller à la Messagerie dire de ne point m'attendre. Effectivement, j'y couchais dans un très bon lit, pour dire que j'y dormis, je mentirai si je savais dire. Car joint à mes idées gracieuses qui s'offrirent cette nuit dans mon esprit, j'étais dans une chambre proche de celle de Mademoiselle de Saint Mars sans pouvoir seulement lui dire un mot, ce qui fit que je fus contraint de manger mon pain à la fumée.
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Le jour étant venu, je me levai pour tâcher d'aller jusqu'à l'hôtellerie, mais je fus fort étonné de voir venir Monsieur de St Mars dans ma chambre tout prêt à partir. Nous passâmes dans sa chambre où il y avait une table sur laquelle il y avait un potage et quelques viandes froides pour déjeuner. Madame de St Mars était dans son lit; ce qui me fâcha, c'est qu'avant de partir, j'eus le chagrin de ne plus revoir l'objet de mes amours parce qu'il était trop matin. Néanmoins, nous déjeunâmes et ensuite je pris congé de Madame en la remerciant de l'honneur qu'elle m'avait bien voulu faire; Je fus très sensible aux marques d'amitié qu'elle me témoigna, elle me dit adieu en me disant que j'allais peut-être perdre la France pour toujours, puis que j'allais sur un élément très périlleux. Je la remerciais derechef de la part qu'elle prenait à ce qui me regardait et la quittait ainsi. Monsieur de St Mars et moi montâmes ensuite dans une chaise et nous nous en fûmes à la dînée où nous arrivames avant le messager. Comme il avait affaire à une lieu ½ du quay Saillard, il me quitta avec toute la tendresse d'un véritable père et moi, avec tous les regrets possibles. Je me fis allumer un grand feu en attendant que le messager arrivât où j'eus le temps de m'abandonner à mes rêveries et à la rencontre que j'avais faite et perdue presque aussitôt. Pendant que je rêvais ainsi, je vis venir mes acamrades de voyage qui me firent un espèce de reproche de ce que
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Je les quittais presque à toutes les relâches. Je leur représentais que, m'étant trouvé si honoré et prié de si bonne grâce, que je n'avais pû me dispenser de répondre aux honnêtetés que l'on m'avait faites, desquelles je me souviendrai. Nous dînâmes étant toujours très bien servis. Je bus plus qu'à mon ordinaire pour chasser une tristesse qui ne demandait pas mieux que de reprendre racine en mon esprit. Ensuite, nous montâmes à cheval pour aller gagner La Flèche, ville fort jolie qui était notre couchée. Avant que d'y arriver, comme j'étais très mal monté, je tombais dans un trou où il y avait bien 5 à 6 pieds d'eau. Ma rosse tantôt dessus moi, tantôt dessous, me fit boire plus que je n'aurais voulu, de sorte qu'en me débattant bien, je me débarrassais et sortis du trou à moitié noyé et mon cheval de même. J'y laissais un de mes pistolets. Ensuite je remontai sur ma bête, chancelants tous les deux et en très mauvais équipage pour tâcher de rattraper le messager qui était déjà très loin et dont j'avais encore 5 lieues à faire par temps très froid, de sorte que, quand j'arrivai j'étais gelé dans mes bottes. Le nommé de Troyes qui était mon camarade de voyagage s'était moqué de nos chûtes précédentes et même nous raillait encore. Lorsqu'il voulut faire faire une petite caracole à son cheval qui avait plus d'apparence que les nôtres, mais aussi fatigué et même plus, il le jeta assez lourdement dans un bourbier épais sous lui et se reposait là sur son corps. Nous vîmes bientôt un homme très embarassé de sa peau et qui n'avait nullement envie de nous badiner. Lorsque qu'il y fut
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resté un moment, nous fouettâmes son cheval qui, avec toutes les peines du monde, se releva et ensuite, le sieur de Troyes, mais ce fut là tout ce que lui et nous pûmes faire, car pour en sortir avec ses bottes, c'est ce dont il ne pût venir à bout. Il fut donc contraint d'en sortir nu-jambes. Cependant, il tenta avec une corde qu'il attacha au tuyau de la botte de la sortir, mais il lui fût impossible, la botte venant par morceaux. Il prit son parti en galant homme et monta à cheval nu-pieds. Heureusement pour nous qu'il faisait nuit quand nous entrâmes dans la ville, car nous aurions été hués par des enfants tant nous étions horriblement pleins de boue. Cette ville est fort jolie et emplie de jeunesse. Après nous être changés depuis les pieds jusqu'à la tête et un peu délassés, nous fûmes à la comédie qui fut jouée tant bien que mal. On représentait ce jour-là le «Malade Imaginaire». Dessus le théatre où nous étions, nous fîmes connaissance d'un jeune homme de fort bon air qui, lorsque la comédie fût finie, vint jusqu'à notre auberge avec nous où sur de simples prières que nous lui fîmes, il s'engagea à rester à souper, où il fit venir beaucoup d'extraordinaire tant en dessert qu'en vins et liqueurs. Comme je ne voulus point en être le sot, je pris l'hôte en particulier. Voyant que la dépense extraordinaire se montait fort haut, je m'informais à lui qui était ce jeune homme et s'il le connaissait. Il me répondit que oui et que c'était un jeune homme de famille, mais que c'était un bretailleur et un joueur, qu'il avait eu envie de nous en avertir, mais que jusque là, il n'en avait point trouvé l'occasion, ainsi que nous eussions à nous
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méfier de lui, qu'il ferait tout son possible pour nous tendre des pièges afin d'avoir notre argent. Je le remerciai de son bon avertissement duquel je me servis. Il me dit encore que, jusqu'à ce qu'il eut joué, il avait la bêtise de vouloir payer toute la dépense. Je fus charmé de m'être fait instruire et ensuite je me remis à table et me proposais bien de le faire jouer, non pas aux cartes, mais le rôle de la dupe. Pour cet effet, je lui inspirai beaucoup de gaîté pour son argent et moi, ne me gênais plus. Car de tout ce que je voulus boire et manger, je n'avais qu'à seulement lui en toucher légèrement quelque chose, j'étais sûr de l'avoir sur l'heure. À la fin du repas, je voulus savoir le compte, mais notre homme ne voulut jamais que nous en eussions la moindre connaissance. J'avais averti de Troyes de ce qui en était, de sorte que pour la façon, je voulus faire venir sur mon compte quelques liqueurs, mais il ne voulut jamais me le permettre. Après avoir causé un moment, il nous proposa une partie de masque pour passer le temps, je ne voulut point l'accepter et je lui alléguais que nous étions très las. Lorsqu'il vit que je ne voulais point mordre aucunement dans tout ce qu'il proposait, il nous offrit le café. Je l'acceptais non pas pour lui souffrir de payer mais du moins lui donner quelques liqueurs. Nous y fûmes, mais il voulut absolument payer le tout et fût parler à la maîtresse dudit lieu. Pendant ce temps, je profitais de l'occasion pour dire à Monsieur de Troyes de nous retirer, qu'il en était temps, mais il ne m'écouta point.